Alto en Languedoc

Alto en Languedoc

Alto altius forever !

Petite histoire de l’alto en France

Des fastes de Versailles à la marginalisation culturelle :

petite histoire de l’alto en France

 

L’alto, dit-on, est l’instrument dont le timbre se rapproche le plus de la voix humaine. Pourtant, il est moins connu que le violon ou le violoncelle ; il a longtemps été délaissé par les compositeurs. Il souffre d’une image dévalorisante : l’alto serait un instrument difficile à jouer, un bâtard suspect dans la grande famille des cordes. Cette marginalisation vient de l’imbroglio harmonique propre à l’époque baroque en Europe.

Concert d’anges, G. Ferrari, vers 1530

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À la Renaissance, les luthiers créent des familles d’instruments telles que les violes, les flûtes, les hauts-bois, les violons… Ces familles sont calquées sur les tessitures de la voix humaine. Il y a donc, en ce qui concerne les cordes, quatre tailles d’instruments : le violon pour la partie soprane, l’alto, le ténor et le violoncelle pour la partie basse.  Jusqu’ici tout va bien. Les compositeurs italiens s’appuient sur cette architecture musicale pour écrire la musique, selon une tradition bien installée. Tout se complique au XVIIe siècle, sous l’impulsion de Lully.

Syntagma Musicum, M. Praetorius, XVIIe siècle

Syntagma Musicum, M. Praetorius, XVIIe siècle

Jean-Baptiste Lully est né à Florence. Il arrive à 13 ans à Paris et s’impose très vite à la cour du Roi-Soleil par ses talents exceptionnels de danseur et de compositeur. Louis XIV le nomme surintendant de la musique : c’est la plus haute fonction qui existe alors dans ce domaine. Ses compositions dansantes sont très appréciées du roi, lui-même danseur talentueux et passionné. Lully régit en fait toute l’activité musicale du royaume, il dirige l’orchestre royal – et devient quasiment le seul auteur du répertoire joué par cet orchestre… La cour de Versailles est, à cette époque, le centre de la vie culturelle européenne.

Lully décrète alors que la musique doit s’écrire dorénavant à 5 voix au lieu de 4, pour favoriser des rythmes et des mélodies plus propices à la danse. Il crée un nouvel orchestre, et ajoute 3 voix entre le violon et le violoncelle : haute-contre, taille et quinte. Les musiciens doivent s’adapter aux nouvelles dimensions des instruments fabriqués par les luthiers de la cour du roi.

 

Armide, J.B. Lully, 1686

Armide, J.B. Lully, 1686

Lully meurt en 1687. L’orchestration à cinq instruments perdure sous Louis XIV, mais ne parvient pas à s’imposer en dehors des frontières du royaume. Les compositeurs italiens et allemands continuent à écrire à quatre voix. Pire : la Révolution française met fin aux orchestrations à cinq instruments. Voilà les joueurs des trois instruments intermédiaires au chômage. Ils se disent alors qu’il eût mieux valu pour eux jouer du violon : c’est beaucoup plus sûr ! Un grand charivari bouleverse les orchestres français : lorsque les musiciens de haute-contre, taille et quinte reviennent répéter, ils sont cette fois munis d’un violon ou d’un alto. Les plus talentueux (ou les mieux placés) conquièrent le pupitre du deuxième violon. Conduite au demeurant prudente : la monarchie peut revenir, amenant avec elle un nouveau surintendant et une orchestration différente !

 

Depuis longtemps, le violon ténor a été écarté du quatuor car il est injouable, surtout au XVIIIe siècle, lorsque la musique devient de plus en plus virtuose dans tous ses registres. Un violon géant de 50 cm sur l’épaule, ou un bébé violoncelle sur des genoux, voilà qui ne favorise pas le confort du musicien et ses performances techniques… Conséquence : dans l’écriture musicale du quatuor, l’alto a pris la place du ténor, et un second violon a pris la place de l’alto.

 

Boîte contenant un quatuor à cordes : 2 violons, alto et basso [photographie de presse] / Acmé

Boîte contenant un quatuor à cordes : 2 violons, alto et basso
[photographie de presse] / Acmé

Ces problèmes de taille(s) valent à l’alto ses lettres de déshonneur. L’image de l’alto, et de l’altiste,  s’en trouve durablement entachée. Johann Quantz, compositeur et professeur de flûte du roi de Prusse, Frédéric II, écrivait déjà au XVIIIe siècle qu’il n’imaginait pas « qu’un joueur d’alto veuille se borner à jouer toute sa vie de cet instrument. »

 

Essai d'une méthode pour apprendre à jouer de la flûte traversière, J. Quantz, 1752

Essai d’une méthode pour apprendre à jouer de la flûte traversière, J. Quantz, 1752

Aujourd’hui, on qualifie d’altos tous les instruments de dimension intermédiaire entre le violon et le violoncelle. Les altos anciens sont de toutes tailles, de 38 à 48 cm. Cependant, à partir de 43 cm, l’instrument devient très fatigant à jouer, en raison des écarts devenus trop grands à la main gauche.

Au XIXe siècle, les musiciens se rappellent des déboires subis à la Révolution Française. L’alto est considéré avec une suspicion extrême. Si quelque haut responsable avait une nouvelle lubie ! Une orchestration à six voix et même à sept ! Bref, le pupitre d’altos est déserté. Les violonistes les moins compétents complètent alors les rangs, et jouent pour ce faire sur de tout petits altos, pour ne pas perdre leurs repères. L’engouement pour les altos de 38 cm prend ainsi son essor à Paris. Ces altos ont très peu de son : Hector Berlioz, par ailleurs valeureux défenseur de l’alto, s’en plaint et demande aux directeurs de musique « de proscrire l’usage de ces instruments bâtards » (Traité d’instrumentation et d’orchestration, 1843).  Ces facteurs historiques, institutionnels et culturels expliquent la mauvaise réputation de l’alto dès la période romantique.

 

Alto de 40,3cm, Y. Poulain, 2012

Alto de 40,3cm, Y. Poulain, 2012

Il faut donc attendre le début du XXe siècle pour redécouvrir l’alto, et permettre (enfin) au grand public d’apprécier la spécificité de son timbre et le charme de sa voix. Une authentique tradition musicale voit le jour grâce à de grands solistes tels que Maurice Vieux, Paul Hindemith, William Primrose et Lionel Tertis.

Ce dernier était anglais, et a travaillé avec des luthiers pour créer son propre modèle. Il a défini la taille normale d’un alto : l’instrument doit mesurer à peu près 41 ½ cm. Aujourd’hui, la dimension de l’instrument se situe entre 40 et 42 cm ; sa place dans notre imaginaire culturel s’est agrandi, enrichi et diversifié. L’alto a retrouvé sa réputation autrefois compromise, et l’honneur qu’il n’avait jamais perdu !

 

Yann Poulain et Corinne Saminadayar-Perrin

 

[Le premier état de ce texte a été présenté sous la forme d’une conférence dans le cycle Paroles d’instruments à Montpellier, le 30 novembre 2012].